mardi 14 janvier 2020

« Bado, l'actualité au bout du crayon »

Benjamin Vachet sur le site ONfr+.


Depuis 1981, il fait le bonheur des amateurs de caricatures dans les pages du quotidien franco-ontarien Le Droit. Bado, de son vrai nom Guy Badeaux, est à l’honneur d’une exposition qui retrace près de 40 ans de carrière dans le seul quotidien franco-ontarien.

Jusqu’à octobre 2020, le Muséoparc Vanier, à Ottawa, célèbre sa carrière dans une exposition intitulée « Bado, la francophonie à grands coups de crayons »

Quel regard portez-vous sur toutes ces années ?

(Il réfléchit) C’est une vaste question, mais je résumerais ainsi : les gouvernements passent, mais les caricaturistes restent ! (Il rigole)

Ça a toujours été mon rêve de travailler dans un journal au quotidien, donc c’est une satisfaction d’y être parvenu, même s’il a fallu que je m’exile pour le réaliser et que j’aie dû travailler pendant près de dix ans comme pigiste pour y parvenir, en n’étant pas toujours bien payé.

Vous êtes originaire de Montréal, mais vivez dans la région de la Capitale nationale depuis plusieurs décennies. Qu’est-ce qui vous a conduit à venir vous installer ici ?

Même s’il est évident que j’aurais préféré y rester, je voyais que l’horizon était bouché à Montréal. Les dessinateurs éditoriaux étaient tous plus ou moins dans la jeune quarantaine. Alors quand j’ai entendu parler de l’offre à Ottawa (à la suite du décès de Daniel McKale) j’ai décidé de postuler, même si je dois avouer que j’étais un peu hésitant à quitter ma région.

L’affiche de l’exposition consacrée à Bado au Muséoparc Vanier, à Ottawa. 
L’avantage, c’est qu’en étant à Ottawa, le marché est plus petit et que j’ai pu faire des erreurs sans que trop de monde s’en rende compte. (Il rigole) À Montréal, c’est comme quand tu es hockeyeur : dès que tu fais une passe ratée, tout le monde va le voir et te critique !

Comment le métier a-t-il évolué en quatre décennies ?

Ce n’est pas tant le métier que l’aspect technique qui a évolué. Le métier, lui, est resté le même : commenter l’actualité en une image. Quand j’ai commencé, mes dessins étaient transférés sur des plaques, puis on les donnait aux typographes. 

Aujourd’hui, tout passe par les ordinateurs, même si je continue à dessiner d’abord sur du papier, car cela me permet d’être plus subtil dans mes traits et de corriger. Dessiner sur un ordinateur, ce serait un peu comme dessiner avec des gants de boxe ! (Il rigole)

Photo : Patrick Woodbury, Le Droit
Qu’est-ce qui vous a conduit à devenir caricaturiste ?

Je dessine depuis que je suis tout petit. Je me souviens qu’un de mes premiers dessins, quand je vivais à Saint-Sauveur, c’était une souffleuse à neige. À l’école, je faisais mes dessins au milieu de mes cahiers pour ne pas qu’on me surprenne. Je les utilisais donc assez vite ! (Il sourit)

Au début, je voulais faire de la bande dessinée comme Hergé. Mais il y avait vraiment peu de débouchés au Québec. Puis, j’ai découvert David Levine [caricaturiste américain] et Aislin [caricaturiste au Montreal Star à l'époque] et j’ai été impressionné. Ça m’a donné la piqûre !

Comment devient-on caricaturiste ?

En observant ! J’ai commencé à dessiner dans le journal étudiant, puis j’ai commencé en vendant un dessin à Perspectives quand Chapleau est parti. J’ai ensuite travaillé dans les pages financières à The Gazette, en prenant la relève de Lou Selikson grâce à Aislin, avant de rejoindre Le Devoir où on me promettait de meilleures conditions. Je faisais alors des caricatures pour la section des arts, ce qui était plus intéressant.

Après un tour au Jour Hebdo, je suis revenu au Devoir, cette fois à la page éditoriale. Mais c’était frustrant, car mes dessins n’étaient pas toujours publiés. Je travaillais parallèlement pour CROC, mais quand Berthio est revenu au Devoir, j'ai perdu ce débouché.

Le Droit connait des difficultés actuellement. Quel regard portez-vous sur la situation du journal ?

Je suis inquiet pour mes collègues et aussi pour l’avenir de l’information. Je ne sais pas comment fonctionneraient d’éventuelles coopératives, mais si les six journaux du Groupe Capitales Médias disparaissent, cela risque d’avoir un effet très important sur toute la profession, puisque ce sont les plus gros clients de la section francophone de La Presse canadienne. C’est donc toute la pyramide qui risque de s’écrouler. C’est une situation désolante, mais qui est similaire dans d’autres pays.

Revenons à votre travail. Concrètement, comment se passe votre journée ?

Dès que je me lève, je prends le temps de faire le tour de plusieurs journaux, comme Le Droit, le Ottawa Citizen, La Presse +, Le Devoir… Ensuite, je propose un sujet au rédacteur en chef, puis on en discute. Je préfère toujours ne présenter qu’une seule idée, celle que je préfère, pour ne pas qu’il choisisse celle que j’aime moins ! (Il rigole)

Dessin pour la Semaine d'actions contre le racisme, 2007.

Quel est le secret pour faire une bonne caricature ?

Il faut que je trouve ça drôle ! Il y a aussi parfois des choses qui me choquent, et donc qui me forcent à trouver un gag afin d’en parler.

Vous arrive-t-il de manquer d’idées ?

Pas vraiment, même si, comme mon mandat est local, c’est des fois plus difficile à illustrer. Parfois, il m’arrive de faire de mauvais dessins, dont je ne suis pas fier quelques jours après, mais c’est parce que sur le moment, je n’avais pas de meilleures idées.

Quelle est la personnalité que vous préférez caricaturer et pourquoi ?

J’aimais beaucoup dessiner Claude Ryan [ex-chef du Parti libéral du Québec et ancien directeur du journal Le Devoir], car je lui en voulais de ne pas avoir respecté les conditions qui avaient été fixées quand j’avais été embauché pour la première fois au Devoir ! (Il sourit)

Quelles sont les principales difficultés du métier ?

Actuellement, il y a de plus en plus de femmes en politique. Et c’est difficile de passer de Claude Ryan, qui avait beaucoup de traits à caricaturer, à une belle femme comme Mélanie Joly, par exemple. Pour faire une caricature, il faut saisir les traits, les éléments du visage, ça prend du temps…

La caricature est un art très difficile et qui suscite bien souvent des controverses. Il y a eu notamment celle autour des publications des caricatures de Mahommet dans le journal danois Jyllands-Posten, en 2005, qui a créé un vif débat chez les caricaturistes sur les limites à s’imposer. Qu’en avez-vous pensé ?

Le problème, c’est que le journal a publié des caricatures qui ne correspondaient pas à la commande. Tout est parti d’un auteur [Kåre Bluitgen] qui se plaignait de ne trouver personne pour accepter d’illustrer sa biographie de Mahomet.

Le journal a donc décidé de lui répondre en publiant ces 12 caricatures, dont une illustrant Mahomet avec une bombe sur la tête. Le rédacteur en chef n’aurait pas dû les publier, car cela ne correspondait pas à ce que demandait l’auteur.

Est-ce qu’il vous arrive de vous fixer des limites comme caricaturiste ?

Moi non, mais parfois mon patron, oui ! (Il sourit) Cela dit, ça n’arrive pas souvent. Je me souviens toutefois ne pas avoir pu faire de caricature sur l’affaire Monica Lewinsky à l’époque, alors que d’autres journaux en publiaient. Mais il ne faut pas oublier que quand je suis arrivé au Droit, le journal appartenait encore aux pères Oblats…

Estimez-vous que la caricature est moins bien acceptée aujourd’hui ?

Non, je ne pense pas. Mais disons que comme caricaturiste, on doit s’adapter. Il y a des défis générationnels. Des fois, je fais des références que mon patron, qui est bien plus jeune, ne connait pas. Il faut donc les changer. Par exemple, je n’utilise plus les références à la littérature ou à la mythologie comme avant.

Photo : Maude Cucci.
Récemment, le New York Times a annoncé sa décision de cesser la publication de caricatures dans son édition internationale. Une décision qui a fait grand bruit. N’y a-t-il plus d’avenir pour la caricature de presse ?

Le New York Times a toujours été frileux envers la caricature. Cela fait bien longtemps qu’ils n’ont pas eu de caricaturistes attitrés. Mais en récupérant l’International Herald Tribune, celui-ci avait déjà des caricaturistes. 

Ils ont donc maintenu la pratique comme un héritage, mais ont sauté sur l’occasion quand il y a eu la controverse autour de la caricature d’Antonio Moreira Antunes [une caricature représentant le président américain Donald Trump et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou qui avait été jugée antisémite].

Mais ce sont eux les responsables ! Ils n’avaient qu’à pas les publier. Et puis, quand le New York Times a mis à la porte des journalistes pour plagiat, il n’a pas pour autant arrêté les articles !

La caricature est-elle encore pertinente en 2019 ?

Je ne veux pas forcément prêcher pour ma paroisse, mais je pense que oui. Tout le monde n’a pas le temps ou la volonté de lire un éditorial, mais un dessin, c’est difficile à manquer.

Cela dit, la caricature divise. Et si on n’entend pas les gens quand ils aiment un dessin, on va vite en voir se mobiliser dès qu’ils ne sont pas d’accord. Avec l’avènement des médias sociaux, on voit vite se monter des campagnes, souvent par des gens qui ne sont même pas des lecteurs du journal… »
Les dates-clefs de Guy Badeaux

1949 : Naissance à Montréal (Québec)
1973 : Début au journal Montreal Gazette
1981 : Rejoint le journal Le Droit
1991 : National Newspaper Awards pour le meilleur dessin éditorial, Concours canadien de journalisme de l’Association canadienne des journaux
1995 : Fonde l’Association canadienne des dessinateurs éditoriaux
2009 : Prix d’excellence du Concours de dessin éditorial, Association des correspondants des Nations-unies

Chaque fin de semaine, ONFR+ rencontre un acteur des enjeux francophones ou politiques en Ontario et au Canada.



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