lundi 18 décembre 2023

Le Canard et l'affaire Escaro

Sur la page Facebook de Christian Marmonnier.


La revue de presse d'aujourd'hui n'a rien d'une revue de presse ordinaire, puisqu'elle se concentrera sur un seul média, celui pour lequel je travaille : Le Canard enchaîné.

Ce matin, hélas, Le Canard a les honneurs de la presse.

Je vais tâcher d'en parler avec autant de distance que possible, vu les liens d'affection qui m'attachent à ce titre. 

Mais la devise du notre journal étant "La liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas", je compte profiter de ma liberté d'expression.

Le Parisien rappelle les faits : l'an dernier, Christophe Nobili, un journaliste du Canard, celui-là même qui a révélé l'emploi fictif de Pénélope Fillon, découvre l'existence d'une journaliste fantôme

Laquelle a perçu durant 25 ans un confortable salaire (plus de 80.000 euros annuels), supérieur à la plupart des journalistes et salariés de l'hebdomadaire. 

Il s'agit d'Edith Vanderdaele, la compagne d'André Escaro, "dessinateur historique" du Canard, et le préjudice s'élève à 3 millions d'euros. 

Pour un journal qui révèle affaires délictueuses et ne se prive pas de dispenser des leçons de morale, voilà qui fait désordre. 

Estimant les explications fournies par la direction du journal (Nicolas Brimo et Michel Gaillard) peu convaincantes, Christophe Nobili a alors déposé une plainte contre X, et la Brigade financière a mené une enquête. 

Hier soir, Mediapart livrait le contenu du rapport d'un millier de pages, "accablant"

La direction du Canard (Brimo et Gaillard) est qualifiée de "mauvaise foi", sa ligne de défense est "contrariée point par point"

Pour la police, aucun doute : l'emploi de la compagne d'Escaro était bien "fictif"

Les rémunérations qu'elle a perçues n'ont été l'objet d'aucune contrepartie.

Le résultat, annoncé par l'AFP, Le Monde et d'autres médias : le renvoi de Brimo, Gaillard, Escaro et sa compagne devant le tribunal correctionnel, dès juillet prochain, notamment pour "abus de biens sociaux", "faux et usage de faux", "recel"

Comme c'est la règle, les quatre personnes mises en cause par l'enquête de la Brigade financière bénéficient de la présomption d'innocence.

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Ces révélations furent, on l'imagine, un coup de tonnerre dans un journal qui, depuis un an, vit très mal cette affaire. 

La direction est gravement mise en cause, la rédaction est scindée en deux : d'un côté, ceux qui soutiennent la direction vaille que vaille et ne voient pas le problème, de l'autre, ceux qui, tout comme Christophe Nobili, souhaitent connaitre la vérité sur cette histoire insupportable, et contestent méthode et agissements des dirigeants. 

"Dix-sept salariés de l’hebdomadaire (actuels ou anciens) ont témoigné à charge contre la direction et dit leur effarement", écrit Mediapart. 

Christophe Nobili, lui, délégué syndical et lanceur d'alerte, a été licencié deux fois, et deux fois réintégré par l'inspection du Travail qui a jugé la procédure "illégale"

Il est actuellement sous le coup d'une troisième procédure, un appel que la direction du Canard (aujourd'hui Jean-François Julliard), a mis entre les mains d'Olivier Dussopt, ministre du Travail (actuellement en procès). 

Nobili a déposé une plainte, pour "harcèlement"

Le site L'informé dresse un triste, mais réaliste tableau de la situation du journal : "Nouvelles plaintes, ventes en baisse, Le Canard enchaîné en eaux troubles"

Les ventes sont "historiquement mauvaises" et ont chuté de 11% en un an. 

En kiosque, le recul est de 8% (hors international).

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Quand on aime Le Canard, la lecture des extraits du rapport de police et celle des articles des confrères sont un calvaire. 

Ce journal à nul autre pareil fut longtemps une carte de visite exceptionnelle. 

Journalistes et dessinateurs y jouissaient d'une liberté totale, l'impertinence y régnait, joyeuse, et, le mardi soir, les coursiers des ministères et des "gens importants" faisaient la queue devant l'immeuble de la rue Saint-Honoré pour se procurer un exemplaire de l'hebdomadaire, fraîchement sorti de l'imprimerie. 

Le volatile faisait alors parler de lui pour des affaires de faux électeurs à Paris, de détournements de fonds par les Balkany, pour les arrangements fiscaux des grands patrons, la feuille d'impôt d'un Premier ministre, pour des logements HLM indument occupés, pour dénoncer l'espionnage des journalistes, etc., etc. 

Le Canard faisait trembler les puissants en leurs palais, il a provoqué la démission de quelques ministres, il vengeait les petits et accablait les gros. 

Il remplissait son rôle, quoi. 

Il effectuait son travail, sans peur et sans reproche. 

En prime, il faisait rire. 

On aimait ou on détestait Le Canard, mais il ne laissait personne indifférent. 

Et le lundi soir, dans la rédaction, journalistes et dessinateurs mangeaient du saucisson et buvaient ensemble quelques verres de vin, tout en fignolant le numéro en cours...

Aujourd'hui, Le Canard patauge et se traîne.

Mais l'espoir est là, néanmoins. 

Si Christophe Nobili, soutenu par une partie de la rédaction (journalistes, dessinateurs, secrétaires de rédaction, collaborateurs réguliers), a décidé de rendre l'affaire Escaro publique et d'aller au bout de sa démarche, quoi qu'il en coûte, c'est pour sauvegarder l'honneur et la crédibilité de notre journal. 

Car Le Canard enchaîné occupe une place bien particulière dans la vie démocratique de notre pays. 

Il a moult fois montré son indépendance, son sérieux, et à quel point sa liberté de ton et d'enquête pouvait être précieuse. 

Plus que jamais, Le Canard a besoin du soutien de ses lecteurs. 

Plus que jamais ses lecteurs ont besoin que Le Canard retrouve son lustre, et ses dents.

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