samedi 15 septembre 2018

Le situation du dessin de presse en Suisse

Michel Pralong sur le site du Matin.

Ben a perdu son travail avec la disparition du «Matin» en papier.
Qui mieux que lui pouvait illustrer cet article?
Image: Ben

La crise financière qui touches les médias frappe aussi les dessinateurs qui peinent à survivre.

«Pour avoir de bons dessins de presse, il faut avoir une bonne presse.» 
Cette vérité presque en forme de Lapalissade, Barrigue fait bien de la rappeler. 

Et le dessinateur historique du «Matin» et créateur de l'hebdomadaire satirique «Vigousse» sait de quoi il parle. 

Le fils de Piem a importé en Suisse non pas le dessin de presse, qui avait déjà une longue histoire romande derrière lui, mais la présence quotidienne d'un dessin dans les journaux.

Un dessinateur par quotidien

Auparavant, les dessins étaient surtout commandés en fonction des circonstances et plusieurs dessinateurs pouvaient intervenir dans un même titre. 

Eux-mêmes travaillaient souvent pour plusieurs journaux, André Paul et Urs étant les plus célèbres. 

Mais avec Barrigue dans Le «Matin» et Burki, (qui avait pourtant publié ses premiers travaux également dans le quotidien orange) dans «24heures», le lecteur s'est mis à associer un dessinateur à un titre. 

Chaque quotidien régional a fait de même, avec Hermann dans la «Tribune de Genève» ou Casal dans «Le Nouvelliste,» par exemple.

Que chaque journal ait son propre dessinateur n'a rien d'évident. 

En France, on pense évidemment à Plantu dans «Le Monde». Mais la majorité des dessinateurs de presse œuvrent surtout pour des satiriques, que ce soit dans «Le canard enchaîné» ou «Charlie Hebdo»

En Suisse, de tels journaux survivent rarement longtemps. «Vigousse» qui fêtera l'an prochain ses 10 ans fait preuve d'une résistance remarquable. 

Mais c'est une lutte au quotidien (ou plutôt à l'hebdomadaire).

Peu de salariés

«Le prix auquel je paie les dessins est assez bas, avoue Stéphane Babey, son rédacteur en chef. Mais je m'engage à leur en publier plusieurs et régulièrement.» 

Ce qui représente pour beaucoup un revenu régulier, mais pas suffisant pour vivre. Car si la génération d'avant était souvent salariée à plein temps par le journal, aujourd'hui, les nouveaux sont payés au dessin et cela représente une grosse différence à la fin du mois.

Rares sont ceux qui ne peuvent vivre que du dessin de presse, beaucoup font des travaux de graphistes pour mettre du beurre dans les épinards.

Les postulants à «Vigousse» ne manquent pas.

«Les candidats suisses ne sont généralement pas au niveau, explique Stéphane Babey. Il y a les profs de dessin qui arrivent à la retraite: leur dessin est bon, mais ce n'est pas du dessin de presse. Il y a les petits jeunes, entre 20 et 30 ans, ou les 40-50 ans qui font ça dans leur coin et pensent être drôles. C'est rarement le cas».

Car pour être un bon dessinateur de presse, il faut aimer la presse, connaître l'actu.

Et ensuite s'améliorer sans cesse. «J'ai eu la chance d'hériter d'une bonne équipe, car elle a été formée par Barrigue», reconnaît Babey, qui garde toujours un œil sur les nouveaux talents qui émergent, notamment ceux qui signent dans «La Torche», le satirique en ligne qui a une édition par canton romand et où se côtoient dessinateurs connus et nouvelles pousses.

Mais «Vigousse» a un budget limité et ne peut souvent accueillir un nouveau dessinateur que quant un autre le quitte.

Les prix en France ont chuté

Quant à la presse quotidienne, elle se réduit comme peau de chagrin, la fin du «Matin» papier en étant le plus récent exemple et certainement pas le dernier.

«Pourtant, il n'y a jamais eu autant de dessinateurs», constate Barrigue.

Il leur faudra trouver du boulot, c'est de moins en moins évident.

En France, la situation est encore pire:

«Beaucoup de bons dessinateurs français veulent travailler pour «Vigousse», confirme son rédacteur en chef, car chez eux le prix du dessin à a chuté. On les leur prend à 25 ou 30 euros.»

Alors que le tarif syndical en Suisse en 10 fois plus élevé!

«Mais même s'ils sont excellents, moi j'ai besoin surtout de sujets suisses. »

Absents d'Internet

Bizarrement, le dessin de presse n'a pas encore su tirer profit d'Internet.

Les sites des journaux ne font que reproduire les dessins publiés sur papier.

Sur Twitter, instrument pourtant idéal pour publier des dessins en réaction à l'actu, on ne voit pas apparaître de nouveaux talents.

Ils ne parviennent visiblement pas à être suffisament retwittés. Ou alors ils n'essaient même pas.

Mais les menaces qui pèsent sur la presse suisse et sa diversité font courir les mêmes dangers au dessin de presse. 

La maladie a emporté Burki et Mix & Remix fin 2016, laissant un vide énorme derrière eux. 

Aujourd'hui, c'est la crise économique de la presse qui risque de décimer les rangs des dessinateurs de presse. 

Et ça, ce n'est vraiment pas drôle.


À lire également:

Dessin de presse, c’était mieux avant ? de Guillaume Doizy sur le site Caricatures et caricature.

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