mardi 5 juin 2012

L'impact des caricatures éditoriales

Un texte de Sophie Gosselin sur le site du Musée McCord.


Quel est l'impact des caricatures éditoriales dans les journaux et autres médias? Peu d'analystes se sont risqués à aborder ce sujet. C'est pourquoi l'équipe du Musée McCord a recueilli les témoignages de gens bien placés pour réfléchir à ce phénomène : les caricaturistes! En réponse à la question « Que savez-vous de l'impact de votre travail, au quotidien et à plus long terme? », les caricaturistes Chapleau, Aislin, Garnotte et Godin, dont le travail est mis en vedette dans l'exposition virtuelle Sans rature ni censure? Caricatures éditoriales du Québec, 1950-2000, ont évoqué les liens qui les unissent à leurs lecteurs et rappelé quelques réactions des milieux politiques et journalistiques. Sans offrir de conclusions définitives, leurs propos nous donnent un accès privilégié aux réalités de ce métier hors normes.

Les perceptions du public

Au journal La Presse depuis 1996, Serge Chapleau (né en 1945) pense avoir une communication privilégiée avec le public. Il explique que, la plupart du temps, s'il vise à la bonne place, il fait plaisir à la majorité des lecteurs. « Réconforter. On se fait du bien. J'ai l'impression que quand quelqu'un rit, il rit avec moi, on est donc deux à rire. Donc on est un petit peu plus sûr de notre coup. On ne se sent pas tous seuls. » Et quand on lui demande si son travail engendre des réactions négatives chez les personnes représentées ou chez les citoyens, il rappelle que le but de l'exercice est aussi « que ça dérange »!

Aislin, de son vrai nom Terry Mosher (né en 1942), caricaturiste depuis 1972 au journal The Gazette, se voit comme le porte-parole du citoyen, dont il tente de défendre le point de vue à certaines occasions : « Il est important d'avoir de la sympathie pour le point de vue des gens ordinaires, car plus les gens sont désavantagés et moins ils ont voix au chapitre. Je pense par conséquent que le bon caricaturiste ou le bon commentateur doit garder cela à l'esprit et se faire le porte-parole du citoyen quand c'est possible ou que c'est nécessaire. »

Selon Éric Godin (né en 1964), dont les dessins ont été publiés entre autres dans l'hebdomadaire Voir Montréal de 1988 à 1999, sur le site Web Sympatico en 1997 et dans le cahier Affaires du journal La Presse de 2003 à 2005, le travail de caricaturiste consiste avant tout à dénoncer les situations absurdes : « Je cherche à agir face à la connerie et à souligner au gros trait noir la bêtise. Et la bêtise humaine est une source inépuisable! » Il souhaite contribuer au débat social et envisage le dessin comme un point de départ pour la discussion. « La plupart du temps, je prends le point de vue, ou en tout cas le bout de la lorgnette, de monsieur et madame Tout-le-Monde. »

Pour sa part, Michel Garneau (né en 1951), alias Garnotte, à l'emploi du journal Le Devoir depuis 1996, rappelle que le caricaturiste travaille sans interaction directe avec le public. Toutefois, il a souvent l'impression de défendre le point de vue du citoyen ou du contribuable. Par exemple, il croit que lors de la commission Gomery « la véritable justice passait presque par les crayons des caricaturistes ». Pour certains témoins, explique-t-il, « la véritable peine a été de se faire ridiculiser sur la place publique pendant des semaines et des semaines! On avait l'impression que parfois on pouvait aller beaucoup plus loin que dans notre pratique habituelle parce que, justement, le lecteur de nos journaux était prêt à en prendre des très méchantes face à eux ».


Caricature. M2002.132.150 : Encore des profits astronomiques pour les banques canadiennes..., Éric Godin, 1998
M2002.132.150 : Encore des profits astronomiques pour les banques canadiennes..., Éric Godin, 1998

La caricature, soupape aux tensions politiques et sociales?

Les caricaturistes reçoivent régulièrement les réactions du public : téléphones ou courriels de félicitations ou d'injures, envoyés sous le coup de l'émotion suscitée par le dessin. Chapleau donne l'exemple suivant : « Ce matin, j'ai fait un dessin dont j'étais très content, j'ai eu beaucoup de emails et de téléphones de gens qui m'ont dit : "Je ne sais pas dessiner, mais c'est exactement ça que je pensais." »

Aislin explique que les réactions du public contribuent au débat caractéristique d'une société libre : « Il est très important de connaître cette réaction, car elle exprime la relation du lecteur au journal. Et elle s'ajoute au débat public. Que les lecteurs aiment une caricature ou pas, l'important c'est qu'elle constitue une participation au débat, quel qu'il soit. C'est très important en démocratie. Bien sûr, dans notre société libre, on peut se permettre toutes sorte de choses. Et donc, habituellement, plus la société est libre, plus elle est satirique, ce qui contribue aussi au débat de société. »
« Ce que j'aimais par-dessus tout, évoque Godin, c'étaient les réactions, par exemple, de mères de famille qui m'écrivaient en disant : "Vous conscientisez nos ados, c'est super, on a pu discuter en famille de tel sujet que vous avez abordé." » Parmi les nombreux thèmes qu'il a touchés, de la religion à la politique en passant par la société de consommation, Godin se souvient entre autres d'un dessin où une famille vivant dans une maison bâtie avec des cartes de crédit voyait avec effroi un mur s'écrouler. L'œuvre visait à éveiller l'opinion publique au problème du surendettement.

Si elle amuse le public et contribue à des débats de société, la caricature peut-elle faire diminuer les tensions sociales et politiques? Aislin raconte que l'un de ses dessins les plus marquants a été publié au moment de la victoire du Parti Québécois aux élections provinciales de 1976. S'adressant aux anglophones stupéfaits par l'issue du vote, il avait représenté René Lévesque, le nouveau premier ministre du Québec, leur conseillant de se calmer en prenant un comprimé de Valium! Pour lui, il s'agissait simplement de mettre les choses en perspective : « Je veux dire, c'est pas la fin du monde. C'est ce que ça disait. »

Caricature. P090-A_50-1004 : OK, tout le monde prend une valium!, Aislin, 1976
P090-A_50-1004 : OK, tout le monde prend une valium!, Aislin, 1976

Des politiciens qui en redemandent?!

Les politiciens ressentent quotidiennement les effets de la caricature. « Ils nous serrent la main en nous félicitant, mais en serrant fort pour essayer de nous casser les doigts et qu'on ne les dessine plus jamais! » lance Chapleau avec ironie. Pourtant, il semble que les politiciens ne vivent pas trop mal le fait de constituer une cible de choix. Il arrive même que certains soient heureux de faire l'objet du dessin du jour! « Quand une personne est le sujet de la caricature, explique Garnotte, règle générale, c'est qu'elle est la vedette de ces jours-là, qu'elle a réussi à attirer les feux de la rampe sur elle. Et c'est donc un moment fort. » Selon lui, les personnages publics « sont bien contents de faire l'objet de caricatures, parce que ça veut dire qu'ils ont pris du gallon dans le milieu politique, qu'ils sont devenus suffisamment importants pour faire parler d'eux. » Fait intéressant, il arrive même que des proches de la tête d'affiche du jour désirent acheter la caricature, pour « marquer le coup »!

Aislin soutient que, parfois, l'entourage d'un politicien manifeste le désir que celui-ci fasse l'objet d'une caricature. « Il est arrivé que des attachés politiques m'appellent pour me demander : "Quand allez-vous faire une caricature du ministre?" » Par contre, il précise que certains apprécient moins que d'autres le fait d'être placés sous les feux de la rampe : « Plus on est proche d'une question et plus on perd son sens de l'humour par rapport à cette question. »



Des images marquantes

Il arrive que des caricatures cristallisent l'opinion publique avec tant de justesse qu'elles deviennent instantanément des « classiques ». Que l'on pense seulement à Stéphane Dion, ancien chef du Parti libéral du Canada, représenté de multiples fois par Chapleau sous les traits d'un rat. Chapleau raconte que, la première fois, il a montré son dessin à Lise Bissonnette, directrice du Devoir à l'époque: « Elle m'avait dit alors : "C'est effectivement très drôle, mais ne le fais plus en rat" ». C'était pourtant le début d'une longue série! Alain Dubuc, ancien éditorialiste en chef de La Presse, croit que Chapleau témoignait d'un sentiment populaire, et qu'à force d'insister, il a fini par façonner quelque peu l'image publique de Dion.

Caricature. M2007.69.193 : Le NPD relevant la tête, Garnotte, 1997
M2007.69.193 : Le NPD relevant la tête, Garnotte, 1997

Publier ou ne pas publier…



Les caricaturistes craignent-ils des poursuites en justice ou des réactions trop vives du public d'ici ou d'ailleurs? Il arrive qu'on leur demande de se taire, mais une telle décision n'est jamais prise à la légère.

Joan Fraser, ancienne éditrice du journal The Gazette, se souvient d'avoir refusé de publié d'un portrait qu'avait fait Aislin de l'ancien maire de Montréal, Jean Drapeau (1916-1999), sous les traits d'un cochon, y voyant matière à une poursuite en diffamation. Aislin se rappelle également avoir dû mettre de côté un dessin de la cathédrale Notre-Dame ornée de croix gammées, produit lors de la visite à Montréal d'un groupe chrétien farouchement opposé aux droits des homosexuels. Une représentation en chien d'un islamiste fanatique intitulée Mad Dog Or In the name of Islamic Extremism (Chien enragé ou Au nom de l'extrémisme musulman), réalisée en 1997 à la suite d'un attentat au Moyen-Orient ayant fait de nombreuses victimes civiles, a aussi été retirée du site Internet du journal The Gazette. Aislin respecte le refus de ses patrons, mais il revendique son droit de dessiner ce qui le préoccupe : « Bon sang, il faut qu'on ait la liberté de critiquer tout ça. »

Il est vrai que les éditeurs prennent parfois un risque en publiant des croquis controversés. Les « caricatures » de Mahomet publiées au Danemark en 2005 ont prouvé que l'impact de telles images peut même être tragique. Provocateur, Chapleau admet avoir malgré tout réalisé sa propre caricature sur le sujet peu après les événements, dessin que La Presse a refusé de publier en raison du contexte explosif. Comprenant cette décision, Chapleau a tout de même fait paraître son esquisse dans son recueil de caricatures annuel. Solidaire de ses confrères, il a choisi de ne pas se taire : « C'est préoccupant. Parce que c'est ça, la liberté d'expression. On est à peu près le dernier rempart de la démocratie, on fait des niaiseries et des grimaces. On devrait au moins avoir l'audace de les accepter. »

Caricature. M2005.166.9 : Stéphane Dion peaufine son image..., Serge Chapleau , 1996
M2005.166.9 : Stéphane Dion peaufine son image..., Serge Chapleau , 1996

En définitive…

Difficile à évaluer, mais pourtant bien réel, l'impact social de la caricature se fait sentir de bien des manières. Qu'un dessin soit la sensation du jour ou se grave dans la mémoire collective, les caricaturistes ont une influence qui dépasse largement les limites de leur table à dessin. Selon Joan Fraser, c'est précisément ce qui les rend si redoutables : « Si vous pouvez créer une opinion partagée autour du fait que l'empereur est nu, l'empereur a de sérieux problèmes. »


Mais les caricaturistes sont aussi paradoxaux qu'ils sont critiques. Après tout, ils sont la preuve vivante que nos sociétés ne sont pas si terribles qu'ils le disent, puisqu'ils ont la liberté de s'en moquer allègrement.

Bibliographie

Source imprimée
Desbarats, Peter et Terry Mosher. The Hecklers. A History of Canadian Political Cartooning and A Cartoonists' History of Canada, Toronto, McClelland and Stewart, 1979, 255 p.
Enregistrements vidéo
Y'a rien de sacré, documentaire de Gary Beitel, Les Productions Beitel/Lazar Inc., Office national du film du Canada, 2003, 51 min, 50 s.
Aislin. Dangerous when provoked. The Life & Times of Terry Mosher, documentaire de John Curtin, Les Productions Kaos, The Canadian Broadcasting Corporation, 2006, 43 min.
Une heure sur terre, émission du 12 mars 2008, La Société Radio-Canada.
Enregistrements sonores
Entrevues réalisées en juin 2008 par le Musée McCord avec les caricaturistes Aislin (Terry Mosher), Serge Chapleau, Éric Godin et Garnotte (Michel Garneau).

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